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Ce matin, il bruine. Je prends le métro pour aller au département spécialisé pour les aveugles de la Bibliothèque du Congrès. Il s’agit d’un immense bâtiment qui pourrait être comparé à la bibliothèque de l’association Valentin Haüy à Paris.
L’institution a commencé à produire des ouvrages à partir de 1931. D’abord en braille, puis sur des vinyles, puis sur des cassettes ce qui occasionne un accroissement considérable du nombre de lecteurs aveugles et de livres à enregistrer. Chaque Etat de l’Union dispose de sa bibliothèque et produit ses magazines locaux grâce à un réseau de bénévoles et garde la relation avec les usagers qui sont près de 850 000 pour tout le pays. La bibliothèque centrale produit deux mille livres par an. Elle fait appel à des entreprises de lecteurs qu’elle rémunère pour ce service. Après enregistrement, le livre est contrôlé par quatre personnes et peut être renvoyé pour d’éventuelles erreurs. Un service consommateur s’assure de la satisfaction du lecteur aveugle qui reçoit ce service gratuitement.
Depuis les années 2000, le fond de livres est en cours de transfert sur des supports numériques. 20 000 livres ont été numérisés prioritairement en raison de leur succès auprès des audio-lecteurs. La bibliothèque a conçu, à partir d’une large consultation de ses usagers, un appareil de lecture de livres qui tient compte des facilités offertes par le numérique.
20 000 machines de lecture sont produites chaque mois afin qu’en quatre ans, chaque non-voyant en soit gratuitement doté. Cette migration a été financée par le Congrès des USA qui a octroyé une subvention de 75 millions de dollars par an à cet effet.
Le budget annuel de fonctionnement également voté par le congrès est de 60 millions de dollars. Ça fait rêver !
Au pays du moins d’Etat, c’est l’Etat qui finance la lecture pour les aveugles. Au pays du plus d’Etat, ils doivent s’en remettre pour une bonne part à la charité publique ! Ça fait désordre ! En allant à mon second rendez-vous, j’ai croisé une aveugle dans le métro ! Elle allait très vite ! Me voici au Foundation Center, un centre de ressources destinées à la préservation d’ouvrages. Il existe depuis dix ans et dispose de bases de données très performantes sur 92 000 fondations et l’histoire de leurs dons. Grâce à des bibliothèques décentralisées et à un site internet très consulté, le centre est aujourd’hui très connu. Il donne des formations sur la façon de s’adresser aux bailleurs de fonds pour optimiser ses chances d’être éligible. La crise entraîne un net ralentissement de la collecte de fonds et les nouveaux projets trouvent peu de ressources en ce moment.
A noter que j’ai pu consulter la base grâce à un poste adapté et à un site très accessible. Nous déjeunons dans un resto rapide, on va au buffet, on pèse son plateau et on mange vite une nourriture assez grasse.
Le dernier rendez-vous de la journée est le plus dépaysant. Je me rends à l’université de Galaudate. C’est la première université au monde entièrement dédiée aux sourds. Elle est située dans un quartier plus populaire de la ville. Les rues sont plus étroites, les trottoirs accidentés, Jim n’est jamais allé par là et il est moyennement à l’aise.
Nous entrons sur le campus par une très longue rue étroite et très silencieuse. Des étudiants nous croisent, ils signent. Jim demande son chemin, manque de bol, l’interlocuteur est sourd et lui répond avec les mains. Nous finissons par trouver notre hôte qui nous reçoit à la cool. Elle a peu de réponses à mes questions et semble un peu lasse ! Elle est sociologue et travaille depuis 28 ans dans la maison. Il règne une atmosphère étrange et la glace ne se rompt pas.
Il y a peu, les professeurs parlaient anglais et signaient. Aujourd’hui, ils signent seulement car les deux langues ont des structures grammaticales très différentes.
Mille élèves étudient pour la licence, quelques centaines d’élèves préparent une thèse, à ce niveau quelques entendants étudient avec les sourds pour travailler dans ce domaine. Les trois quarts du budget de l’université sont apportés par le gouvernement fédéral.
Depuis l’ADA, les sourds peuvent aller dans n’importe quelle université et disposer de la compensation adéquate. Cependant, beaucoup de sourds vont à Gallaudate pour avoir une vie sociale en dehors des cours car ce n’est pas prévu dans la loi ! L’université dispose d’une résidence et de restaurants. Les classes sont à très faible effectif, une quinzaine d’élèves au maximum par classe. Pour information, sachez que la langue des signes américaine est plus proche de la langue des signes française que de l’anglaise ! Voilà au moins un endroit où notre anti-américanisme n’a pas de prise !
Retour à l’hôtel, petite douche et hop ! nous voilà partis ! Nous allons dîner chez Cecilia qui s’occupe de mon programme. Elle partage une maison avec trois colocataires qu’elle a trouvés sur internet. Lan, Andréa et Laurent sont jeunes et charmants ! La maman de Laurent est venue d’Alaska. Elle a préparé le dîner dont le plat principal est un saumon de cette région ! Comme d’habitude, on m’a servi copieusement et … j’en ai repris ! Tout ce petit monde est très curieux et ouvert. Ils racontent d’ailleurs volontiers leur dernier séjour à l’étranger et disent tous vouloir voir Paris. Cecilia et Andrea sont juives. Andrea mange cacher pour la Pâque, Cecilia non. Lan est chinoise. Mais toutes trois sont furieusement américaines. Là réside la force de ce pays.
Ils sont de la civilisation de l’internet et pensent à voyager dès que possible.